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Page 1 de 2 La lithographie est l'une des techniques emblématiques de l'imprimerie au XIXe siècle. Mêlant art et technologie, cette technique a non seulement révolutionné l'affiche et l'illustration, permettant ainsi le développement de nouvelles formes d'expression, mais aussi la façon d'imprimer. L'invention d'Aloys Senefelder inaugure en effet un nouveau mode d'impression et d'expressionde de type planographique.
L'invention de la lithographieLa lithographie est une technique d'impression et de reproduction des textes et des images mise au point fortuitement, entre 1796 et 1797, par Aloys Senefelder, un auteur dramatique allemand qui cherchait le moyen d'imprimer ses pièces à moindres coûts . Le procédé repose sur deux éléments : l'emploi d'une encre ou d'un crayon gras (composés d'un mélange de savon, de cire et de noir de fumée) pour dessiner sur une pierre enduite préalablement d'une solution composée de gomme arabique et d'acide nitrique. Ainsi, après que la surfacedéjà  a été lavée à l'eau, les parties non dessinées restent humides grâce aux qualités hydrophiles de la gomme, si bien qu'au moment de l'encrage, ces parties « rejettent » l'encre. A l'inverse, les parties grasses (les parties dessinées) retiennent l'encre. On peut ensuite procéder à l'impression. La lithographie est le premier mode d'impression de type planographique ; à ce titre, elle préfigure l'impression offset.  Pierre lithographique. L'invention de Senefelder va faire l'objet de plusieurs améliorations, dont certaines dues à l'inventeur lui-même. Tout d'abord sur le support. Au départ, Senefelder utilise la pierre calcaire de Solenhofen, en Allemagne, mais celle-ci a l'inconvénient d'être assez fragile ; il teste donc d'autres supports, comme des plaques de cuivre. Par la suite, le recours à des plaques de métal (aluminium, cuivre ou zinc) va devenir de plus en plus fréquent, et sera même la norme pour certaines productions lithographiques. D'autre part, le procédé d'impression lithographique inverse le dessin. Senefelder y remédie en utilisant l'intermédiaire d'un papier-report sur lequel il dessine « à l'endroit », avant de « transférer » l'image sur le support (pierre ou plaque de métal) où l'image va donc apparaître « à l'envers ». On procède ensuite à l'impression qui inverse une dernière fois le dessin et le rétablit à l'endroit. Un deuxième type d'améliorations concerne les presses lithographiques. De la presse à « montant brisé » de Senefelder à la Rotolitho de Maroni (presque déjà une presse offset), les cadences vont être constamment améliorées grâce à l'automatisation d'une partie du travail (notamment l'encrage) et à un certain nombre d'innovations (introduction d'un cylindre autour duquel s'enroule une plaque de zinc, suivant le principe de la rotative, à partir de 1868, avec la Diligente de Marinoni). Néanmoins, la presse lithographique la plus fréquemment employée au XIXe siècle est une presse manuelle, la « bête à cornes », remarquable par le grand moulinet qui permet d'entraîner la platine portant la pierre encrée et la feuille de papier sous le rateau de pression.  La "bête à cornes", fabricant Turbelin.
 Pierre lithographique sur la "bête à cornes".
Enfin, Godefroy Engelmann réalisa, à partir de 1836, des lithographies en couleurs grâce au procédé chromolithographique. L'impression en couleurs est fondée sur la division chromatique : avec quatre pierres seulement (pour le noir, le rouge, le bleu et le vert), on parvient à créer des images en couleurs quand, jusque-là , on utilisait autant de pierres que de couleurs désirées (à moins qu'on ne préfère faire la mise en couleurs à la main). Par rapport à l'estampe traditionnelle, la lithographie est un procédé assez facile à mettre en œuvre et qui ne demande pas l'intermédiaire d'un graveur professionnel. S'il l'estime inférieure à l'imprimerie typographique pour l'impression d'ouvrages, et à la gravure en taille-douce pour la production d'images (du moins, d'images soignées), Aloys Senefelder voit à la lithographie un grand avenir pour un certain nombre de travaux : tableaux, lettres, circulaires, lettres-de-change, factures, cartes de visite, adresses, etc. Lui-même produit des partitions musicales, suscitant bientôt l'intérêt d'un marchand de musique de la ville d'Offenbach, Johann André. En 1800, ils s'associent : la lithographie va commencer son histoire européenne, à laquelle Senefelder contribuera en formant quantité d'imprimeurs-lithographes.
Le développement de la lithographie en FranceLes premiers essais d'implantation de la lithographie en France ne connaissent pas un grand succès. Les deux tentatives de Frédéric André, le frère de l'associé de Senefelder, tournent court très rapidement. De ses presses seront sorties surtout des partitions musicales, mais aussi, lors de son second séjour en France, des illustrations lithographiques, notamment pour le Voyage dans les départements du Midi de la France d'Aubin-Louis Millin. Les années 1815-1816 marquent les véritables débuts de la lithographie en France, grâce à l'esprit d'entreprise de deux personnages très dissemblables : Godefroy Engelmann et Charles de Lasteyrie.
Le premier, fils d'un négociant mulhousien, est un esprit pragmatique, qui a l'expérience de la fabrication des tissus imprimés. Parti se former à la lithographie auprès de Senefelder en 1814, il crée, à son retour en Alsace l'année suivante, la « Société lithotypique du Haut-Rhin» ; en juin 1816, c'est à Paris qu'il s'installe. Le second, de famille noble, est un esprit touche-à -tout. Après s'être intéressé à l'agronomie, il se consacre à la lithographie : il défend le procédé devant la Société d'encouragement pour l'industrie nationale et projette, à partir de 1812, de créer une imprimerie lithographique avec l'aide de Senefelder. C'est en avril 1816, finalement, qu'il ouvre son atelier parisien. L'époque est favorable : en 1816, la lithographie est à la mode (des membres de la famille d'Orléans, quand ils étaient encore en exil, s'y étaient essayés). De plus, le pouvoir voit d'un bon œil le développement de ce qu'il considère être une branche prometteuse de l'industrie nationale. A la suite d'Engelmann et Lasteyrie, les imprimeries lithographiques se multiplient et ceci d'autant plus facilement qu'elles demandent un investissement moindre que l'imprimerie typographique, aussi bien en hommes qu'en matériel. Ce développement rapide, la crainte aussi de voir imprimer facilement des libelles politiques incite, dès 1817, les pouvoirs publics à réglementer la profession sur le modèle de l'imprimerie typographique : la lithographie est soumise au régime du dépôt légal et un brevet d'imprimeur-lithographe est exigé pour exercer la profession. En 1847, on compte 362 imprimeurs lithographes, employant 1 966 ouvriers, dont 197 femmes et 328 apprentis. A partir de 1849, un numerus clausus est imposé à la demande des imprimeurs-lithographes craignant une trop forte concurrence. En 1860, on compte néanmoins 500 patrons lithographes. Toutefois, à partir de 1850, se dessine déjà  un repli de la lithographie, concurrencée par d'autres procédés.
Les usages de la lithographieLa lithographie entre immédiatement en concurrence avec les procédés traditionnels d'illustration. Elle est particulièrement prisée par les artistes romantiques, car elle leur offre une grande liberté d'exécution et d'expression. A côté des lithographies d'un Géricault ou des illustrations d'un Delacroix pour le Faust de Goethe (1828), c'est pour le paysage que la lithographie suscite le plus grand engouement comme en témoignent Les Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France, publiés à partir de 1820 par le baron Taylor. Puis elle connaît une relative désaffection auprès des artistes jusqu'à la toute fin du XIXe siècle où la chromolithographie séduit des peintres aussi différents que Bonnard, Toulouse-Lautrec, Chéret, Mucha… Dans les livres documentaires, scientifiques, techniques ou pratiques, elle remplace parfois la gravure en taille-douce, mais subit la concurrence de la gravure sur bois de bout qui se développe au même moment. A ces usages anciens, la lithographie ajoute une multitude d'utilisations nouvelles de l'image. Vive la lithographie ! C'est une rage partout. Grande, petite, laide, jolie, Le crayon retrace tout (...) Sur les assiettes, les plats, On dessine des combats ; Jusqu'au fond des compotiers, On va placer les guerriers. Elle orne d'une image, souvent coloriée, les couvertures de carton gaufré des livres destinés à un public féminin et surtout enfantin, les coffrets, boîtes de jeux et toutes sortes d'emballages.  Couverture d’une partition, valse frivole pour piano par Emile Delmas (Paris, maison Alphonse Leduc, vers 1906). Chromolithographie en pointillés, Collection Michael Twyman.
Grâce à sa souplesse d'utilisation, elle offre à la presse la possibilité d'une illustration « réactive ». Les journaux satiriques de Charles Philipon, La Caricature (1830) et surtout Le Charivari (1832), le premier quotidien illustré français, s'attachent ainsi les services des plus grands dessinateurs et caricaturistes de l'époque, tels Honoré Daumier ou Gavarni. Toutefois, ne pouvant être intégrée à la composition typographique, elle reste une illustration en regard du texte, ce qui est un handicap pour son utilisation par la presse. Beaucoup des lithographies parues dans ces journaux sont vendues en recueils ou à la feuille, et rejoindront la très importante production d'images qui vont peupler les intérieurs petit-bourgeois. Portant sur des sujets variés, dont certains relativement nouveaux (portraits de célébrités du théâtre ou du monde politique, scènes galantes ou grivoises), ces images sont bien souvent d'une qualité et d'un goût douteux, ce qui, à terme, nuira à la lithographie. Reste que, s'ils représentent la partie la moins noble de la production lithographique, les travaux de ville (cartes de visite, lettres à en-tête, papiers administratifs de toutes sortes) et les travaux commerciaux (prospectus, étiquettes, affiches…) n'en sont pas moins la partie essentielle de la production lithographique.
Les années 1850 marquent le début du déclin de la production lithographiée. On incrimine d'abord une production trop importante, et surtout trop médiocre, qui l'aurait décrédibilisée, puis, à la fin du XIXe siècle, la concurrence de la photographie et des moyens de reproduction photomécaniques. Il est vrai que les imprimeurs lithographes subissent de nouvelles concurrences, comme en témoigne l'activité déclinante de l'imprimerie Lemercier, jadis la plus importante de Paris (elle comptait au milieu du siècle une centaine de presses) et désormais obligée de se recentrer sur la lithographie de création. Cependant, la lithographie règne toujours sur les travaux de ville et les travaux commerciaux, et trouve même de nouveaux débouchés avec les très populaires "chromos" et l'impression sur les boîtes de conserve et jouets en fer blanc.
La lithographie aura été un vecteur de diffusion de l'image incomparable et, de ce point de vue, aura contribué à l'avènement du « culte de l'image ». |